Chapitre 29
La secte
En rentrant à la maison, à la fin de la journée, Alexanne s’étonna de ne pas trouver son cahier d’anges là où elle l’avait laissé. Elle jeta un coup d’œil au salon en pensant que Tatiana l’avait sans doute déplacé, et vit son oncle Alexei assis sur le divan, le bel album sur les genoux. Elle alla donc s’asseoir sur le plancher en face de lui, de l’autre côté de la table à café, car elle ne savait pas encore jusqu’à quel point elle pouvait lui faire confiance. Il posa ses yeux perçants sur elle sans dire un mot.
— C’est un cahier d’anges, lui apprit-elle.
— Je sais, répliqua-t-il, de sa voix rauque. Tatiana en avait un semblable.
— C’est une merveilleuse façon de rester en contact avec les êtres célestes.
— Mais c’est pour les femmes.
— Si vous voulez mon avis, c’est une tradition ridicule qui n’a plus sa place à notre époque. Ces albums ne devraient plus être réservés uniquement aux filles.
— Tu es une drôle de petite bonne femme, toi.
— Mon père disait en effet que j’ai du caractère.
— Je suis désolé de t’avoir traitée comme je l’ai fait.
— Je comprends maintenant pourquoi vous ne faites confiance à personne.
— Je ne veux pas que les membres de la secte me retrouvent, mais je n’ai pas peur de mourir.
— Ça ne vous oblige pas à aller vous planter encore une fois devant leurs fusils, vous savez. Mais pourquoi, au juste, ces gens ont-ils voulu vous tuer ?
— La secte est une retraite fermée, une sorte de monastère dont on ne peut plus jamais sortir. Ils ne voulaient pas que je raconte ce que j’y ai vu.
— Somme toute, c’était une prison ?
— Un gros cachot déguisé en paradis. Les hommes qui se soumettent aux règlements sont bien traités, mais les femmes n’y sont pas respectées. On abuse d’elles au nom d’un mortel qui se prend pour un dieu et qui se donne tous les droits.
— Qu’arrive-t-il aux hommes qui refusent d’obéir ?
— Ils sont brutalement rappelés à l’ordre. Et quand ils essaient de s’échapper, on les abat sans aucun remords.
— Qui vous a donné le nom de Mikal ?
— C’est le Jaguar, le chef de la secte.
— Il vous a personnellement tourmenté, n’est-ce pas ?
— Je ne veux pas en parler.
— Pourquoi ne pas clore ce chapitre de votre vie en reprenant votre véritable nom ?
— Parce que Alexei Kalinovsky n’existe plus. Ils ont envoyé mon certificat de décès quelque part dans une grande ville.
— Je suis certaine que les autorités se montreraient compréhensives si vous leur expliquiez ce qui vous est arrivé. Après tout, vous n’étiez qu’un enfant à cette époque. Vous ne saviez pas vraiment ce qu’impliquait un certificat de décès. Je connais une dame qui travaille pour les services sociaux. Elle pourrait vous aider.
— Je ne désire pas faire partie de la société.
— Je respecterai votre volonté, mais quand vous vous sentirez prêt à redevenir un Kalinovsky, il suffira de me faire signe.
— Je m’en souviendrai.
— En attendant, même si vous ne pouvez pas reprendre votre vrai nom, pourquoi ne pas en choisir un autre pour vous faire oublier la secte ?
Il redonna le cahier d’anges à Alexanne qui l’ouvrit aussitôt à la dernière page où, à son grand étonnement, elle trouva le nom DANIEL écrit dans le dessin du cœur que tenaient les deux mains ouvertes.
— Daniel ? s’étonna Alexanne. Mais qui a écrit ça ?
— Ce n’est certainement pas moi.
— Et tante Tatiana était dehors avec moi… alors ce sont sans doute les anges. Ils communiquent de cette façon avec moi. Je pense que Daniel Kalinovsky, ça vous irait très bien. Il faudra évidemment trouver une astuce pour vous faire inscrire à l’assurance sociale.
— Je viens de te dire que ça ne m’intéressait pas, maugréa-t-il en se levant.
— Où allez-vous ?
— Dehors.
— Reviendrez-vous pour le souper ?
— Je n’aime pas les contraintes, Alexanne.
Il poursuivit sa route vers la porte de sa démarche d’homme sauvage.
— Une dernière question, je vous en prie ! insista l’adolescente.
Alexei se retourna et posa une fois de plus son regard méfiant sur elle.
— Êtes-vous un loup ?
Un léger sourire s’étira sur ses lèvres, puis disparut aussitôt. Mais Alexanne avait vu ses canines acérées.
— Je ne suis pas un animal, répondit-il finalement.
Il tourna les talons et quitta la maison. Alexanne baissa les yeux sur l’illustration des mains dans son cahier d’anges en se demandant pourquoi ses mentors y avaient inscrit ce prénom…